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Le Cri

Le Cri

Edvard Munch · 1893 · Nasjonalgalleriet, Oslo

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Edvard Munch a raconté lui-même la scène à l'origine de ce tableau, et elle vaut la peine d'être racontée en détail. Un soir de 1892, il marche avec deux amis sur un chemin surplombant le fjord d'Oslo, près de Nordstrand. Le soleil se couche. D'un coup, dit-il, le ciel devient rouge sang, il ressent une fatigue infinie, et il lui semble entendre "un cri immense traverser la nature". Ses amis continuent de marcher, indifférents. Lui reste figé, tremblant d'angoisse.

Un détail amusant et troublant à la fois : certains historiens pensent que ce ciel rouge n'était pas qu'une image mentale. En 1883, l'éruption du volcan Krakatoa en Indonésie a projeté tellement de cendres dans l'atmosphère que des couchers de soleil spectaculaires, rougeoyants, ont été observés en Europe pendant des mois. Munch aurait donc peut-être halluciné son angoisse sur un phénomène atmosphérique bien réel. Peu importe l'explication : ce qui compte, c'est ce qu'il en a fait.

Regardez bien la figure au premier plan. Elle ne crie pas, elle se bouche les oreilles. Le cri ne sort pas d'elle, il vient de l'extérieur, du paysage, du ciel lui-même. C'est un renversement total : d'habitude un tableau montre quelqu'un qui exprime une émotion ; ici, le personnage la subit, comme submergé par le monde. Les lignes ondulantes du ciel et de l'eau ne sont pas décoratives : elles font physiquement entrer cette onde de choc dans le corps du personnage, qui devient presque liquide, sans contours fermes.

Munch a vécu une enfance marquée par la maladie et la mort, sa mère et sa sœur meurent de tuberculose quand il est enfant, une autre sœur est internée en psychiatrie. Il écrira que la maladie, la folie et la mort étaient "les anges noirs" qui ont veillé sur son berceau. Le Cri n'est pas un accident isolé dans son œuvre : c'est l'aboutissement d'une obsession de toute une vie pour l'angoisse existentielle.

Munch en peindra quatre versions. L'œuvre sera volée deux fois, en 1994 puis en 2004, ce qui ne fera qu'ajouter à sa légende. Aujourd'hui, elle est devenue un symbole universel, au point d'avoir inspiré jusqu'à un emoji. Peu de tableaux ont réussi à devenir un langage visuel à eux seuls pour dire une émotion humaine aussi précisément que celui-ci.

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